La Loi Duplomb : un texte au cœur des tensions agricoles et environnementales
- Théa Petit
- 28 nov. 2025
- 4 min de lecture

Adoptée le 8 juillet 2025, la Loi Duplomb, officiellement intitulée « loi visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », a profondément influencé le débat public en France. Présentée comme une réponse aux difficultés structurelles du secteur agricole, cette loi avait pour objectif de simplifier les procédures administratives, de réduire les contraintes environnementales et de renforcer la compétitivité des exploitations françaises.
Les partisans considéraient ce texte comme un instrument essentiel pour soutenir un secteur fragilisé par la concurrence européenne et la baisse des revenus agricoles. En revanche, les opposants interprétaient la loi comme un recul écologique susceptible de compromettre les engagements climatiques et sanitaires de la France.
Le contenu et les objectifs du texte
La Loi Duplomb introduit plusieurs réformes majeures pour le secteur agricole. Elle autorise, à titre dérogatoire, la réintroduction de certaines substances pesticides, notamment des néonicotinoïdes tels que l’acétamipride, interdit depuis 2020. Cette disposition, présentée comme un soutien temporaire à des filières en difficulté, a été critiquée pour sa remise en cause du principe de précaution.
Par ailleurs, la loi facilitait la création de grandes réserves d’eau, appelées méga-bassines, en les classant dans certains cas comme projets d’intérêt général. Elle réduisait également les exigences d’évaluation environnementale pour certains projets agricoles et assouplissait la réglementation relative à l’élevage intensif. Enfin, la suppression de la séparation stricte entre le conseil agricole et la vente de produits phytosanitaires était perçue par de nombreuses associations comme un facteur de risque accru de conflits d’intérêts.
Le texte a suivi un parcours parlementaire caractérisé par de fortes tensions. Déposé à la fin de l’année 2024, il a été adopté en juillet 2025 à l’issue de débats intenses. Plusieurs intervenants ont critiqué la rapidité de la procédure, estimant qu’elle privilégie des considérations politiques et économiques au détriment de l’expertise scientifique. Malgré cette adoption accélérée, le Conseil constitutionnel a partiellement censuré certaines dispositions, notamment celles relatives à la réintroduction de l’acétamipride.
Une mobilisation citoyenne inédite
La réaction citoyenne à l’adoption de cette loi a atteint une ampleur sans précédent. Dès la promulgation, une pétition lancée sur la plateforme de l’Assemblée nationale a recueilli plus d’un million de signatures en moins de deux semaines pour demander l’abrogation du texte. Ce mouvement a mobilisé des agriculteurs, des écologistes, des professionnels de santé, des chercheurs et de nombreux citoyens. Les participants dénoncent une législation perçue comme contraire à la protection de la santé publique et de l’environnement, ainsi qu’à une politique agricole jugée déconnectée des enjeux climatiques et sociaux contemporains.
La mobilisation citoyenne s’est également manifestée par des rassemblements organisés dans plusieurs grandes villes et de nombreuses zones rurales. Les réseaux sociaux ont joué un rôle central dans la diffusion des informations et la coordination des actions collectives. Par ailleurs, des tribunes signées par des personnalités scientifiques et politiques ont dénoncé ce qu’elles qualifiaient de recul démocratique et écologique. Le seuil des 500 000 signatures, requis pour l’ouverture d’un débat à l’Assemblée nationale, a été largement dépassé, soulignant l’ampleur de la contestation face à des décisions perçues comme imposées par les autorités.
Enjeux écologiques et sociétaux
Au-delà de la controverse sur les pesticides, la Loi Duplomb soulève la question du modèle agricole que la France souhaite promouvoir. Les partisans du texte mettent en avant la nécessité de réduire la charge réglementaire pesant sur les exploitations et de soutenir la compétitivité du secteur agricole.
À l’inverse, les opposants critiquent une orientation perçue comme productiviste, qui favoriserait l’agro-industrie au détriment de l’agriculture durable, des petites exploitations et de la préservation de la biodiversité.
Sur le plan écologique, les risques liés à la ré-autorisation de certains produits chimiques ont été largement soulignés. De nombreux experts estiment que les néonicotinoïdes sont susceptibles d’avoir des effets négatifs importants sur les pollinisateurs et sur l’ensemble de la chaîne alimentaire.
Parallèlement, la simplification des procédures pour la création de méga-bassines a intensifié les tensions concernant la gestion de l’eau dans un contexte de sécheresse persistante. Selon les défenseurs de l’environnement, la loi représente un recul pour la transition écologique et favorise un modèle de gestion des ressources en contradiction avec les impératifs climatiques.s.
Démocratie et légitimité politique
L’adoption de la Loi Duplomb a également ravivé le débat sur la légitimité du processus législatif. De nombreux citoyens et observateurs ont critiqué ce qu’ils considéraient comme un passage en force, caractérisé par un temps de débat parlementaire limité et une influence significative des groupes d’intérêt agricoles.
Cette perception d’un texte imposé sans consultation approfondie a contribué à accroître la défiance envers les institutions. En réponse, la mobilisation citoyenne s’est imposée comme une forme d’expression démocratique alternative, révélant une demande accrue de participation directe aux décisions publiques. Cependant, malgré son ampleur, la pétition ne permet pas d’abroger la loi et ouvre uniquement la possibilité d’un débat parlementaire symbolique.
Conclusion
La Loi Duplomb représente probablement un tournant dans les relations entre citoyens, institutions et politiques agricoles en France. Elle met en évidence une fracture profonde entre une partie du monde politique, orientée vers la compétitivité et la production, et une société civile de plus en plus attentive aux enjeux écologiques et sanitaires. Cette situation illustre la difficulté à concilier les impératifs économiques avec les exigences environnementales, ainsi que les limites actuelles de la démocratie participative en France.
Bien que la mobilisation n’ait pas abouti à l’abrogation du texte, elle a démontré la capacité des citoyens à se mobiliser, à s’informer et à influencer le débat public. La Loi Duplomb ne se limite donc pas à une réforme agricole, mais incarne un enjeu plus large concernant l’articulation entre progrès économique, justice écologique et démocratie effective.



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