L’Azerbaïdjan et son opportunisme diplomatique
- Sacha Mourat

- 4 avr.
- 7 min de lecture

Légende : le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, au pouvoir depuis 2002.
Le 11 mars 2026, le quotidien Le Monde titrait une actualité qui a pu surprendre plus d’un ou une étudiant.e. On peut y lire noir sur blanc : “l’Azerbaïdjan cherche une détente avec l’Iran après les frappes de drones sur son sol”.
En réaction à ce titre on pourrait ajouter de nombreuses questions : Pourquoi l’Azerbaïdjan semble-t-il affecté par la guerre d’Iran, déclenchée ce 28 février par l’administration Trump et le gouvernement israélien ? Comment ces frappes de drones sont-elles survenues ? Qui sont les principaux alliés de l’Azerbaïdjan pour qu’il mérite une telle agression sur son sol ?
A toutes ces questions une analyse détaillée doit être apportée, car la situation interne et internationale de l’Azerbaïdjan doit être rappelée et discutée. Comme toujours, les relations internationales sont le produit de relations sociales et politiques, d’abord au sein des Etats puis entre eux.
Avant tout développement, il convient de savoir placer l’Azerbaïdjan sur une carte. Moins familier avec cette région stratégique qu’avec d’autres, l’Europe occidentale a souvent négligé le Caucase. Situé sur les bords de la mer Caspienne et entouré de l’Iran, de la Turquie, de l’Arménie et de la Russie, l’Azerbaïdjan est riche d’une histoire complexe, qui a souvent été mêlée à celle des impérialismes régionaux (qu’ils soient russe, perse ou ottoman). Habité par plus de 90% par les azéris (un peuple turcique de confession majoritairement chiite), et dirigé depuis 2002 par Ilham Aliyev, l’Etat azerbaïdjanais a connu l’indépendance que très récemment, lors de la dissolution de l’Union soviétique en 1991. Étant un des trois pays indépendants du Caucase, l’Azerbaïdjan profite dès son indépendance de la richesse pétrolière et gazière de son sol. L’exploitation de son territoire lui permet une relative prospérité économique que n’ont pas certains de ses voisins comme l’Arménie, et lui offre des opportunités d’exportations très intéressantes pour la région.
Néanmoins, malgré ce tableau presque idyllique, deux points doivent être soulevés.
Premièrement, la situation politique interne du pays, où Aliyev dirige d’une main de fer sa population depuis plus de 20 ans. Avant lui, son père Heydar, directeur du KGB, avait pris le pouvoir par un coup d’Etat contre le président de l’époque, Ebulfez Elçibey. Ayant concentré tous les pouvoirs entre ses mains, Aliyev a assis son autorité sur l'État azerbaïdjanais en pratiquant la censure de l’opposition, le meurtre des opposants politiques ainsi que la torture systématique. Cette configuration politique donne lieu à un espace politique et médiatique totalement aligné sur le gouvernement et ses décisions, rendant presque impossible l’émergence d’une opposition ou d’un discours alternatif, et où la domination du parti au pouvoir est assurée par le contrôle étroit des élections.
Deuxièmement, la situation frontalière du pays, qui a été en guerre (directe ou indirecte) avec son voisin arménien depuis son indépendance en 1991. Ce conflit territorial concernant la région du Haut-Karabagh (ou Artsakh en arménien) a donné lieu à plusieurs guerres et épisodes violents, dont des massacres comme celui de Khodjali en 1992. Ce conflit a servi de véritable ciment à l’identité azerbaïdjanaise, comme arménienne, dont les deux nationalismes se livrent depuis 1991 à d’incessantes batailles de récits pour la reconnaissance des crimes perpétrés par l’adversaire. La situation territoriale de l’Azerbaïdjan explique son insistance à conserver la région du Haut-Karabagh. Séparé de son enclave de Nakhitchevan, frontalière de la Turquie, Bakou veut pouvoir bénéficier de la situation stratégique qu’offre le Haut-Karabagh afin d’assurer la communication avec ce territoire. La prise de Shusha en 2020, ville importante pour son altitude et sa position stratégique, a été perçue par le pouvoir azerbaïdjanais comme vitale et nécessaire à la réouverture et à la sécurisation du corridor de Zanguezour, projet de route reliant Bakou à l’enclave. En 2025, lors des pourparlers de Washington et face aux récentes conquêtes territoriales azerbaïdjanaises, le projet a été de facto officialisé par l’ouverture de la “route Trump pour la paix et la prospérité internationale” (TRIPP). Sortant gagnant du conflit, l’Azerbaïdjan se vante d’une victoire à la fois stratégique et symbolique qui bénéficie à son dirigeant, Ilham Aliyev, ayant succédé à son père en 2002 et qui avait fait de la reprise du Haut Karabagh son objectif politique principal.

Légende : Carte du corridor de Zanguezour par CaucasianJournal.org
Cette victoire du pouvoir doit également se mettre en scène. En novembre 2023, face à des familles de réfugiés, le président, troquant sa tenue de chef de guerre pour une veste en cuir, un t-shirt noir et des lunettes de soleil, se produit devant les caméras de télévision d’Etat en inspecteur des travaux. Se promenant au milieu des chantiers et montrant du doigt l’avancement de la reconstruction de Shusha, il démontre la capacité de l’Etat azerbaïdjanais à donner aux familles de réfugiés la possibilité de recommencer la vie qui s’était arrêtée pour eux depuis les premières violences. Faisant fi des expropriations et des départs de populations arméniennes par peur des représailles, le pouvoir tient à montrer qu’il a tenu sa promesse et que la mise sous tutelle de toute la société civile par un gouvernement autoritaire a été justifiée au nom de cette victoire militaire.
Mais en dehors de la victoire azerbaïdjanaise, ce conflit a également permis à de nombreuses puissances de pouvoir croître leur influence dans la région. Ce fut le cas notamment de la Russie, qui avait pris fait et cause pour les nationalistes arméniens dès 1988, en leur fournissant de l’armement, des conseillers militaires mais aussi des débouchés commerciaux et un soutien financier. Traditionnellement tourné vers la Turquie, l’Azerbaïdjan n’avait pas bénéficié d’un tel soutien de la part de son “frère turc”, notamment du fait des pressions internationales sur ce dernier. C’est ce qui explique la première débâcle azerbaïdjanaise et le ressentiment qui va encourager les deux dirigeants, Heydar et son fils Ilham Aliyev à diversifier leurs accords militaires et à bénéficier de leur rente pétrolière pour le développement technologique de leur armée.
Il convient alors de préciser le rôle de la Turquie. Membre de l’OTAN depuis 1952, elle a occupé durant toute la guerre froide le rôle d’Etat pivot entre Orient et Occident dans la politique étrangère américaine. Culturellement proche de l’Azerbaïdjan (les deux pays sont des Etats turciques), elle fait partie des premiers pays à reconnaître la république fraîchement indépendante en 1991. Comme dit précédemment, cette proximité n’empêche pas des divergences sur le cas du Haut-Karabagh. Désireuse d’apporter soutien matériel et politique au “peuple frère”, Ankara subit la pression des puissances occidentales et de la Russie pour ne pas intervenir dans le conflit, ce qui conduit à une première défaite azerbaïdjanaise dans les années 1990. A partir de l’arrivée de l’AKP [Adalet ve Kalkınma Partisi - Parti de la Justice et du Développement, islamo-conservateur créé par Recep Tayyip Erdoğan en août 2001] au pouvoir en 2002, les relations entre Erdoğan et Aliyev sont au beau fixe, et de nombreuses coopérations économiques et militaires sont lancées, dont la livraison de drones Bayraktar qui s'avèrent utiles sur les futurs champs de batailles. La Turquie permet également à Bakou de bénéficier du port de Ceyhan pour ses exportations vers la Méditerranée, cruciale à son économie, notamment avec Tel-Aviv.
Israël occupe ainsi un rôle de premier plan dans la diplomatie azerbaïdjanaise. Cela est dû principalement à l’approvisionnement en hydrocarbures dont bénéficie l’Etat hébreu (40% des importations). En échange de la livraison de cette ressource stratégique, Bakou bénéficie de livraisons d’armes, ce qui fait de Tel-Aviv le premier pourvoyeur d’armements de l’Azerbaïdjan. Des forums bilatéraux ont également eu lieu notamment au sujet de la reconstruction du Haut-Karabagh après la conquête azerbaïdjanaise.
Couplées à cette situation économique et diplomatique très favorable, de nombreuses bases de renseignement ont également été installées au sein du territoire azerbaïdjanais, permettant la surveillance par le Mossad de la frontière iranienne.
Pour la république islamique, l’Azerbaïdjan peut être aisément perçu comme une épine dans le pied. Partenaire stratégique de la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine, Téhéran bénéficiait par l’Arménie d’une route la reliant directement à son allié russe, lui permettant de trouver des débouchés pour son économie, tout en livrant drones et armements divers à Moscou. Depuis le 7 octobre 2023 et l’accroissement des tensions dans le Machrek, Israël et l’Iran se sont livrés à de multiples affrontements indirects et directs, jusqu’à la guerre de 2026 lancée conjointement par l’administration Trump et le gouvernement Netanyahou. Les relations s’étant considérablement dégradées entre Bakou et Téhéran depuis que les partenariats avec Israël se sont multipliés, le pays du Caucase ne pouvait être que impacté même légèrement par le conflit. De plus, l’institution de la TRIPP, évoquée en amont, a privé l’Iran d’accès direct à la Russie, en créant une frontière azerbaïdjanaise de fait sur sa route. L’attaque iranienne du 5 mars 2026 sur l’aéroport de Nakhitchevan avait donc pour objectif principal d’envoyer un message au gouvernement azerbaïdjanais : la situation dans le Caucase déplaît fortement au régime qui souhaite plus de souplesse dans les relations avec Bakou, et l’installation de bases de renseignement israéliennes expose clairement le pays à des représailles militaires.
Ainsi, la politique étrangère de l’Azerbaïdjan, tournée vers des partenaires différents (Turquie et Israël) a pu bénéficier d’un contexte international qui lui était jusque-là favorable. La Russie, occupée sur le front ukraikien, n’a pu apporter une assistance suffisante à Erevan, retirant sa protection pour prioriser d’autres fronts jugés plus stratégiques. Sa situation d'État rentier a permis à Bakou de bénéficier de l’appui militaire de puissances régionales, au contraire de l’Arménie qui a vu le rapport de force initialement en sa faveur balancer pour l’Azerbaïdjan. Néanmoins, cette situation régionale opportuniste présente de nombreuses limites, dont le mécontentement de ses principaux voisins : l’Iran et la Russie.
La diplomatie de Bakou doit pouvoir s’adapter aux évolutions du contexte régional et international, afin de tirer partie des opportunités qui s’offrent à elle. Son intégration au sein de l’Organisation des Etats Turciques et le développement du réseau ferroviaire et portuaire en Asie centrale et mer Caspienne en fait un Etat clé dans le réseau commercial mondial. Une autre opportunité s'ouvre pour l’Azerbaïdjan qui, après deux décennies de conflits indirects et directs, pourrait profiter du développement du corridor central et développer ses relations commerciales déjà florissantes ; à condition de ne pas se laisser entraîner dans d’autres conflits régionaux…

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