Festival imprimé: au coeur du journalisme engagé
- Marine Jacob
- 3 mai
- 14 min de lecture
Lors du Festival Imprimé, festival de journalisme engagé organisé au Rocher de Palmer à Cenon le samedi 7 mars, j'ai pu assister à trois conférences sur les thèmes suivants : roman national, santé environnementale et lien entre tech et politique.
Peut-on en finir avec le roman national ?
Une première table ronde intitulée « Peut-on en finir avec le roman national ? » a interrogé la manière dont l’histoire de France est racontée et transmise. Historiennes et journalistes ont débattu des limites de ce récit historique entre récit national simplifié, enjeux politiques et invisibilisation de certaines populations.
Le roman national désigne un récit romancé et simplifié de l’histoire d’une nation. Chaque pays possède ainsi son propre récit fondateur, construit pour créer un sentiment d’appartenance collective. En France, ce récit a longtemps idéalisé certains personnages historiques, glorifié les guerres ou encore valorisé l’histoire républicaine, tout en passant sous silence des épisodes plus sombres comme le colonialisme ou le régime de Vichy. Ce récit est largement diffusé à travers les manuels scolaires et les médias. Les conférencières ont souligné le rôle central de l’école dans la construction de cette mémoire collective. Pourtant, certains aspects de l’histoire restent peu abordés dans les programmes.
L’histoire des luttes sociales et du mouvement ouvrier, par exemple, est aujourd’hui moins présente. De même, l’esclavage est souvent étudié principalement sous l’angle économique de la traite négrière, plutôt qu’à travers la vie quotidienne des personnes réduites en esclavage. La question des sources historiques a également été évoquée. Les groupes dominants ayant laissé davantage de traces écrites, l’histoire repose majoritairement sur des sources masculines et issues des élites. Cette situation contribue à invisibiliser d’autres récits, notamment ceux des femmes. Un chiffre illustre ce déséquilibre : seulement 6 % des noms de rues en France portent le nom de femmes. Dans certains épisodes historiques, comme la Commune de Paris en 1870, très peu de traces des actions féminines subsistent, à l’exception de figures comme Louise Michel.
Les conférencières ont aussi évoqué les limites des programmes scolaires actuels. L’historienne Laurence De Cock a notamment montré que l’enseignement de l’histoire repose encore largement sur une perspective dominante. La fragmentation entre disciplines scolaires et la pression du temps rendent parfois difficile l’approfondissement des sujets : certaines périodes peuvent être abordées très rapidement, parfois cent ans d’histoire en seulement quelques heures de cours. Le roman national se manifeste aussi dans l’espace public. Statues, monuments et noms de rues participent à la construction d’une mémoire collective valorisant certaines figures historiques. En Martinique, plusieurs statues associées à l’esclavage ont été déboulonnées, notamment celle de Joséphine de Beauharnais, épouse de Napoléon et liée au rétablissement de l’esclavage. Ces actions ont conduit à des procès impliquant plusieurs militants, révélant les tensions autour de la mémoire coloniale. D’autres symboles interrogent également : certaines figures historiques liées à la colonisation restent présentes dans l’espace public, comme Christophe Colomb souvent présenté uniquement comme un explorateur.
La question de la mémoire ne se réduit pas au cas français, les conférencières ayant par exemple évoqué l’existence du mausolée de Mussolini en Italie.
En France, des stèles ou statues, comme celles dédiées à Missak Manouchian (militant communiste arménien) ou Simone Veil, ont parfois été vandalisées, montrant que la mémoire historique reste un terrain de tensions. Le roman national est aussi un objet politique. Il peut être mobilisé pour nourrir un imaginaire collectif et renforcer un sentiment d’identité nationale. Certains responsables politiques s’en sont emparés, comme Nicolas Sarkozy avec la formule « nos ancêtres les Gaulois ». Il en est de même pour le parc du Puy du Fou créé par Philippe de Villiers, présenté par certains intervenants comme une forme de « roman national spectaculaire » diffusant une vision idéologique de l’histoire.
Dans les médias, le rôle du service public audiovisuel dans la diffusion d’un récit historique accessible au grand public a été discuté, notamment à travers les émissions historiques populaires. Certaines personnalités médiatiques, comme Stéphane Bern, ont fait l’objet de débats quant à la neutralité de leur approche. Face à ces récits dominants, d’autres médias cherchent à proposer une histoire plus inclusive. Des initiatives journalistiques, comme le média Histoires Crépues, revendiquent une histoire antiraciste et décoloniale qui donne une place aux récits des populations minorisées.
Il ne s’agit pas simplement de remplacer un roman national par un autre, mais de reconnaître la complexité de l’histoire. L’éducation aux médias et le développement de l’esprit critique apparaissent alors comme des outils essentiels.
Déconstruire le roman national permet de comprendre que l’histoire n’est pas un récit figé, mais une construction en constante évolution. Cette table ronde a mis en lumière l’importance de raconter une histoire pluraliste, capable de prendre en compte la multiplicité des identités et des mémoires qui composent la société française.
Intervenants à la table ronde : Letizia Goretti ( photographe, chercheuse), Mathilde Larrère ( Historienne), Yvana Aletas ( Journaliste indépendante, Histoires Crépues).
Santé environnementale : Quand le scandale ne prend pas
J'ai également assisté à une table ronde consacrée à la santé environnementale qui s’est penchée sur une question centrale : pourquoi certaines pollutions graves touchant durablement des populations entières ne provoquent-elles pas de véritables scandales politiques ou médiatiques.
Les intervenants ont montré que de nombreuses catastrophes sanitaires restent invisibles, ou ne sont reconnues qu’après de très longues années, en dépit des alertes scientifiques et des mobilisations locales. Cette lenteur résulte d’un ensemble de facteurs : prudence administrative, poids des intérêts industriels, inégalités sociales et héritages historiques.
L’exemple de la Charente-Maritime illustre cette difficulté à transformer une inquiétude sanitaire en scandale public. Dans ce département, des chercheurs et des habitants s’inquiètent depuis plusieurs années d’un taux anormalement élevé de cancers pédiatriques, notamment chez les adolescents et jeunes adultes (AJA). Pourtant, la reconnaissance institutionnelle du phénomène reste lente. Les autorités sanitaires, comme les Agences régionales de santé, hésitent souvent à utiliser la notion de « cluster », c’est-à-dire une zone où l’incidence d’une maladie dépasse la normale, et cette prudence administrative retarde les enquêtes approfondies comme la mise en place de politiques de prévention.
Dans certaines zones viticoles, des travaux scientifiques suggèrent également que la proximité de vignes traitées aux pesticides pourrait augmenter le risque de leucémie, mais ces résultats ne débouchent pas nécessairement sur des décisions politiques ou législatives. Cette situation met en lumière un problème récurrent : la science peut parvenir à un consensus sans que celui-ci se traduise immédiatement en action publique. Le député écologiste Benoît Biteau, élu de Charente-Maritime, a notamment alerté sur les conséquences sanitaires de l’agriculture intensive et sur la difficulté à faire reconnaître ces risques dans le débat politique.
La question des pollutions industrielles, et en particulier sur les PFAS, souvent appelés « polluants éternels » en raison de leur extrême persistance dans l’environnement, suscite des controverses. Ces substances chimiques s’accumulent dans les sols, l’eau et le corps humain, et certaines usines sont soupçonnées d’en rejeter dans les fleuves.
Des enquêtes journalistiques ont notamment mis en évidence des rejets industriels dans la Seine, aujourd’hui considérée comme l’un des fleuves les plus pollués. Dans ce domaine, le travail de collectifs de journalistes d’investigation joue un rôle déterminant. Des médias spécialisés dans l’enquête sur les pollutions industrielles, comme Disclose, ont montré que des documents internes à certaines entreprises prouvent que les industriels connaissent les dangers de certains produits avant même leur mise sur le marché. Malgré ces révélations, la mobilisation politique demeure réduite.
Un exemple évoqué lors de la table ronde concerne une manifestation organisée contre une usine chimique du groupe BASF, à laquelle aucun élu local n’avait participé. Cette absence a été interprétée par certains intervenants comme le signe d’une forme de « faillite des élites », caractérisée par un silence politique et médiatique persistant autour de nombreux scandales environnementaux. Les intervenants ont également insisté sur le rôle majeur du lobbying industriel dans la production de cette invisibilité. Les entreprises peuvent exercer des pressions politiques pour empêcher certaines régulations, financer ou produire des expertises scientifiques favorables à leurs intérêts, complexifier l’accès aux documents publics ou encore déployer des stratégies de communication destinées à entretenir le doute scientifique.
Cette stratégie rappelle une formule inspirée du roman 1984 de George Orwell : « l’ignorance, c’est la force ». En maintenant l’incertitude autour des effets sanitaires de certains produits, les industriels parviennent à retarder la reconnaissance officielle des risques.
Un débat autour du racisme environnemental
Un concept apparu aux États-Unis dans les années 1980 lorsque des chercheurs ont constaté que les décharges et les industries polluantes étaient souvent implantées à proximité de quartiers afro-américains. Le racisme environnemental désigne un traitement différencié dans les politiques publiques, qui conduit certaines populations à être plus exposées que d’autres aux pollutions, aux crises économiques et aux risques sanitaires. En France, cette réalité reste difficile à documenter, notamment en raison de l’absence de statistiques ethniques et d’une difficulté institutionnelle à reconnaître ces inégalités. Un exemple frappant évoqué lors de la table ronde concerne un camp de gens du voyage installé à proximité immédiate d’une usine polluante. Les autorités avaient prévu des mesures de prise en charge pour les riverains, mais pas pour les habitants du camp, révélant un angle mort des politiques publiques et une forme d’invisibilisation de certaines populations. La dimension coloniale de ces enjeux a également été largement évoquée à travers la notion de « colonialisme chimique ». Cette expression désigne une pratique consistant à produire un pesticide ou un produit chimique, à l’interdire dans le pays où il est fabriqué, puis à l’exporter vers des territoires colonisés ou dépendants avant de réimporter les produits agricoles contaminés. Ce mécanisme permet aux entreprises de préserver leurs profits tout en déplaçant les risques sanitaires vers des populations plus vulnérables.
L’exemple le plus emblématique de cette logique est celui du chlordécone en Martinique et en Guadeloupe. Ce pesticide extrêmement toxique a été massivement utilisé dans les plantations de bananes alors que sa dangerosité était déjà connue, et son usage a même été prolongé après son interdiction grâce à des dérogations accordées aux planteurs. L’économie de la banane dans ces territoires est historiquement dominée par les Békés, descendants des colons esclavagistes qui contrôlent encore une grande partie de l’économie locale. Une négociation célèbre aurait même eu lieu avec Jacques Chirac pour permettre la poursuite de l’utilisation du produit malgré les alertes sanitaires. Les conséquences sont aujourd’hui considérables : environ 90 % de la population de Martinique et de Guadeloupe est contaminée, et ces territoires présentent le taux de cancer de la prostate le plus élevé au monde.
Face à l'ampleur du scandale, la question des réparations et des indemnisations reste largement d'actualité. Les intervenants ont également évoqué un autre exemple majeur de catastrophe environnementale : l’utilisation de l’agent orange pendant la guerre du Vietnam. Entre 1961 et 1971, l’armée américaine a pulvérisé ce défoliant non seulement au Vietnam, mais aussi au Laos et au Cambodge, afin de détruire la végétation et priver les combattants vietnamiens de base arrière. Ce produit contenait de la dioxine, une substance extrêmement toxique, et ses effets sanitaires se font encore sentir aujourd’hui. L’exposition à l’agent orange a provoqué des cancers, des malformations congénitales, des maladies chroniques et une contamination durable des sols. Plusieurs générations continuent d’en subir les conséquences, et des enfants naissent encore avec des malformations liées à l’exposition de leurs parents ou de leurs grands-parents. En France, la diaspora vietnamienne reste fortement mobilisée sur cette question, certains soupçonnant même une transmission transgénérationnelle des effets de la contamination. Pour réaliser certaines analyses toxicologiques, des familles doivent parfois envoyer des échantillons dans des laboratoires situés à Hambourg, faute d’équipements adaptés en France, ce qui représente des procédures longues et coûteuses qui ne sont pas prises en charge. L’agent orange est aujourd’hui parfois considéré comme l’un des premiers écocides reconnus juridiquement, notamment dans certaines législations comme au Vietnam.
Parallèlement en France, des mobilisations citoyennes à ce sujet se constituent. Alors que les luttes contre les pesticides existent aux États-Unis depuis les années 1970, elles se sont développées plus tardivement en France, en partie en raison d’un modèle agricole différent. Depuis quelques années toutefois, plusieurs dynamiques apparaissent : la création de collectifs citoyens comme Cancer Colère, la multiplication des mobilisations contre certains projets industriels ou encore l’organisation d’événements militants comme le festival écologiste Les Résistantes. Ces mouvements peuvent être confrontés à des pressions politiques ou à des violences, mais ils contribuent progressivement à faire émerger ces enjeux dans l’espace public.
La loi Duplomb, fortement contestée par de nombreux scientifiques et sociétés savantes, a d’ailleurs suscité l’une des premières mobilisations populaires d’ampleur autour des questions de santé environnementale.
Or, les conférenciers soulignent l’absence de véritables politiques de dépistage dans certaines zones exposées, le manque de prise en charge médicale spécifique, l’insuffisance des dispositifs d’indemnisation pour les victimes et la difficulté à faire reconnaître certaines maladies professionnelles, en particulier chez les ouvriers agricoles. Certaines pathologies comme l’endométriose restent encore peu étudiées dans leur possible lien avec les pollutions chimiques, ce qui soulève la question plus large de la reconnaissance et de la réparation pour les populations exposées. Ces enjeux sont désormais présents dans la culture populaire. Le film Dark Waters sorti en 2019 raconte par exemple l’histoire vraie d’un avocat qui met au jour un scandale industriel lié aux PFAS après avoir découvert que l’entreprise responsable connaissait les dangers de ces substances depuis longtemps. Le film montre la puissance du lobbying industriel, le silence des autorités et la difficulté pour les victimes d’obtenir justice. Il y a également le film Don’t Look Up : Déni cosmique sorti en 2021, qui évoque sous forme satirique les mécanismes de déni collectif face aux catastrophes annoncées.
Intervenants à la table ronde: Louis-Adrien Delarue ( Médecin, Alerte des Médecins sur les pesticides), Emilie Rosso ( journaliste, France 3 Auvergne Rhône Alpes), Rémi-Kenzo Pagès ( journaliste)
Du MP3 à ChatGPT : comment la tech s’est invitée dans la politique
Longtemps, l’informatique est restée un sujet marginal dans le débat public. C’était un domaine perçu comme très technique, réservé aux spécialistes, et la presse qui s’y intéressait relevait souvent d’un journalisme de niche, centré sur les innovations, les nouveaux gadgets ou les dernières sorties de produits. Cependant, l’essor des grandes entreprises du numérique, la généralisation d’Internet et, plus récemment, l’arrivée de l’intelligence artificielle dans la vie quotidienne a bousculé ce paradigme.
Aujourd’hui, la technologie n’est plus seulement une question d’innovation ou de confort numérique : elle est devenue un véritable enjeu politique, économique et même géopolitique. Cette troisième table ronde explore ce basculement : comment un secteur autrefois perçu comme technique s’est progressivement imposé comme l’un des centres de pouvoir les plus influents du monde contemporain. L’un des moments clés qui a contribué à cette prise de conscience est l’affaire révélée en 2013 par Edward Snowden. Cet ancien informaticien travaillant à la NSA (Agence de la Sécurité Nationale américaine)a rendu publics des documents montrant l’existence d’un système de surveillance mondiale extrêmement vaste, reposant notamment sur l’exploitation de données numériques et, dans certains cas, sur la coopération de grandes entreprises technologiques. Cette révélation a marqué un tournant puisqu'elle a montré que les infrastructures numériques n’étaient pas seulement des outils pratiques ou neutres, mais aussi des instruments de pouvoir capables d’être utilisés à des fins politiques et sécuritaires.
Depuis, il est devenu difficile d’ignorer le poids stratégique du secteur technologique. L’industrie de la tech représente une force économique immense, au point que les sept plus grandes capitalisations boursières mondiales appartiennent désormais à des entreprises technologiques, dépassant même les géants historiques de l’industrie pétrolière. Cette puissance s’est longtemps accompagnée d’un récit très séduisant, celui de la Silicon Valley comme berceau d’une innovation presque romantique : des jeunes génies libertaires inventant le futur dans leur garage, loin des institutions traditionnelles et des grandes structures économiques. Mais ce récit apparaît désormais alterné.
L’historienne Sylvie Laurent développe à ce sujet la notion d’une « contre-révolution californienne » pour décrire la manière dont certaines figures influentes de la tech défendent en réalité des positions politiques très conservatrices. L’exemple de Peter Thiel a été cité pour illustrer cette évolution. Cofondateur de PayPal et figure importante de la Silicon Valley, il est souvent présenté comme un intellectuel influent du monde technologique mais ses prises de position politiques sont régulièrement controversées. Il a par exemple exprimé des critiques ouvertes envers la démocratie, s’est montré très hostile au multiculturalisme et soutient plusieurs projets politiques conservateurs. Il est aussi à l’origine de Palantir Technologies, une entreprise spécialisée dans l’analyse massive de données dont les logiciels sont utilisés par des agences de renseignement et des institutions militaires. Cette proximité entre l’industrie technologique et les appareils de sécurité illustre un phénomène plus large : la tech est devenue un secteur stratégique, étroitement lié aux questions de défense, notamment à travers le développement d’outils d’intelligence artificielle qui peuvent être intégrés à certains systèmes militaires, comme les programmes de drones.
Les inégalités qui traversent le secteur technologique demeurent au cœur des conversations. Aujourd’hui encore, environ 75 % des emplois dans la tech sont occupés par des hommes.
Parallèlement, les produits numériques reflètent souvent les biais de ceux qui les développent. Par exemple, certains logiciels de reconnaissance faciale fonctionnent moins bien avec certaines couleurs de peau, et certains capteurs biométriques ou objets connectés ont été conçus selon des standards physiologiques masculins.
En outre, internet devient un espace où se développe de nouvelles formes de radicalisation politique. Les conférencières ont fait référence au mouvement du Gamergate. Né en 2014 dans certaines communautés de joueurs en ligne, ce mouvement se présente au départ comme une défense de l' éthique journalistique dans la critique de jeux vidéo, mais il s’est rapidement transformé en une campagne massive de harcèlement visant des femmes journalistes, développeuses et créatrices de jeux vidéo. Cet épisode a révélé l’existence de communautés masculinistes très actives sur Internet et parfois proches de certaines mouvances d’extrême droite.
Les intervenantes expliquent que ces espaces numériques pouvaient fonctionner comme de véritables laboratoires idéologiques, où se développent certaines formes de pensée néo-réactionnaires. A cela s’ajoute les violences misogynes en ligne. Beaucoup de femmes présentes dans les espaces numériques publics sont régulièrement confrontées à des campagnes de harcèlement ou à des menaces, ce qui contribue à les éloigner de ces sphères de discussion.
Une règle informelle circule d’ailleurs dans certaines cultures en ligne : la « règle 30 », selon laquelle « il n’y a pas de femmes sur Internet », une formule ironique qui souligne à la fois leur invisibilisation et les risques auxquels elles s’exposent lorsqu’elles prennent la parole.
Cette mutation pose de ce fait des défis cruciaux pour le monde journalistique. Les médias spécialisés dans la tech tentent d’aborder ces sujets de manière plus critique, comme le média Origami, consacré aux jeux vidéo et à la culture numérique, qui analyse les enjeux politiques et sociaux du secteur.
Néanmoins, le modèle économique des médias complique souvent ce type de travail : les tests de produits et les comparatifs technologiques restent plus rentables et plus faciles à produire que des enquêtes longues sur les coulisses de l’industrie. La presse généraliste a aussi longtemps entretenu une certaine distance culturelle avec les communautés technophiles et les « nerds », ce qui a retardé la compréhension des enjeux politiques du numérique. Actuellement, des médias spécialisés comme Numerama souhaitent combler ce retard en analysant les dimensions politiques, économiques et sociales des technologies.
La question de l’invisibilité des répercussions environnementales du numérique constitue une problématique essentielle.. L’image d’un monde numérique immatériel masque en réalité une infrastructure très lourde, qui repose sur l’extraction massive de matières premières nécessaires à la fabrication des smartphones, des ordinateurs et des réseaux informatiques. L’essor de l’intelligence artificielle accentue encore cette pression sur les ressources. Les data centers, qui permettent de stocker et de traiter les données, consomment d’énormes quantités d’électricité. La construction de nouveaux centres de données en Gironde pourrait entraîner une hausse de la facture énergétique pour les particuliers.
Ces infrastructures posent aussi la question de la durabilité des composants électroniques et, plus largement, de la soutenabilité du modèle numérique actuel.
Enfin, la domination des grandes entreprises technologiques ne relève pas seulement de la réussite économique. Certaines d’entre elles occupent une position quasi monopolistique qui leur permet d’influencer les marchés, les infrastructures numériques et parfois même les décisions politiques.
Certains chercheurs parlent d’une transformation profonde du capitalisme, marqueur d’une transition vers un système quasi féodal dans lequel les plateformes structurent les relations économiques entre les utilisateurs. Dans cette perspective, les grandes entreprises technologiques ne seraient plus seulement des acteurs économiques puissants, mais de véritables centres de pouvoir capables de contourner les États.
Certaines analyses vont même plus loin en évoquant un projet politique visant à affaiblir les États-nations et à démanteler ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait la « main gauche de l’État », c’est-à-dire l’ensemble des institutions sociales comme la sécurité sociale, les retraites ou les politiques d’aide sociale.
Face à ces transformations, plusieurs pistes de résistance ont été évoquées pendant la discussion : développer une meilleure prise de conscience des enjeux politiques du numérique, boycotter certaines entreprises technologiques ou encore ralentir, voire bloquer, certains projets d’infrastructures comme la construction de data centers. Une idée a particulièrement marqué la table ronde : contrairement à ce que l’on entend souvent, les technologies ne sont jamais inévitables. Les choix technologiques sont toujours des choix politiques, et ils peuvent donc, en théorie, être discutés, contestés ou réorientés.
Intervenants à la table ronde : Nastasia Hadjadji ( journaliste indépendantes, Libération, Le Monde, Arte ), Luce Ronfaut ( Autrice et journaliste indépendante, Origami), Mathilde Saliou ( Journaliste, autrice et animatrice du podcast entre la chaise et le clavier).
Marine Jacob


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