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VIE CHÈRE EN OUTRE-MER: HÉGÉMONIE ÉCONOMIQUE ET HÉRITAGE COLONIAL, LE CAS DU GROUPE HAYOT

  • Jade Racine
  • 3 mai
  • 8 min de lecture

Entre écarts de prix massifs, concentration du pouvoir économique et héritage historique, la vie chère en outre-mer dépasse largement les explications classiques. À travers le cas du Groupe Bernard Hayot, cet article interroge les limites du droit face à des structures économiques profondément inégalitaires, et met en lumière les continuités entre ordre colonial et organisation contemporaine des marchés ultramarins.


Manifestation en septembre 2024 à Paris en soutien au mouvement contre la vie chère en Martinique et visant 

le groupe Hayot. Crédits : Lionel Préau/ RIVA PRESS

 

En décembre 2025, une information judiciaire a été ouverte par le parquet national financier pour des faits  d' escroquerie en bande organisée, d’« abus de position dominante » et d’« entente » visant le Groupe Bernard Hayot, principal acteur de la distribution en outre-mer. L’enquête, confiée à des juges d’instruction parisiens, porte notamment sur le marché automobile ultramarin. Selon Libération, certaines concessions du groupe, en situation de quasi-monopole, auraient pratiqué des marges « jusqu’à trois ou quatre fois supérieures » à celles observées en métropole. Si ces faits restent à établir juridiquement, leur révélation met en lumière bien plus qu’une possible infraction : elle révèle les contours d’un ordre économique profondément asymétrique.


Car la vie chère en outre-mer ne constitue pas une anomalie passagère. Elle est le symptôme d’un système. Les données de l’INSEE, issues de près de 80 000 relevés de prix, montrent des écarts persistants avec l’Hexagone : +4 % en Guyane et en Martinique, +9 % à La Réunion, +10 % à Mayotte, jusqu’à +16 % en Guadeloupe. Mais c’est sur les produits alimentaires, sur les besoins essentiels, que les écarts deviennent les plus violents : près de +40 % en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, +37 % à La Réunion et +30 % à Mayotte. Autrement dit, dans ces territoires, se nourrir coûte structurellement plus cher.


Entre juillet et septembre 2024, plusieurs quartiers de Fort-de-France ont ainsi été le théâtre de violences urbaines, dont l’une des revendications centrales portait sur la vie chère. Ce mouvement s’inscrit dans une histoire plus longue de contestation. Dès 2009, le collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) dénonçait déjà la « profitation », c’est-à-dire les profits jugés excessifs réalisés par une minorité d’acteurs économiques dans un contexte d’inégalités structurelles. 

Cette analyse est aujourd’hui reprise au niveau institutionnel. Le député martiniquais Johnny Hajjar, rapporteur de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la vie chère en 2023, dénonce un « modèle d’économie de comptoir, en place depuis la période de la colonisation ». Il appelle à « légiférer pour obliger les grands groupes à plus de transparence sur leurs marges, mais [aussi à] agir sur le niveau des revenus salariés, par la fiscalité ». Autrement dit, la vie chère ne relève pas d’un simple déséquilibre de marché, mais bien d’un choix de structuration économique et politique.

Réduire cette situation à l’insularité ou aux coûts de transport reviendrait dès lors à invisibiliser l’essentiel. Car la vie chère s’inscrit dans une organisation économique spécifique, caractérisée par une forte concentration du pouvoir économique. Dans ce cadre, le groupe dirigé par Bernard Hayot n’est pas seulement un acteur parmi d’autres : il est un acteur structurant, capable d’influencer durablement les circuits d’approvisionnement, les prix et, in fine, les conditions d’accès aux biens essentiels.


Mais cette structuration ne peut être comprise sans revenir à l’histoire. Les économies ultramarines ont été construites dans un cadre colonial fondé sur l’extraction, la dépendance et la concentration des richesses. Ce modèle reposait sur une organisation dans laquelle les territoires produisaient ou consommaient sous contrainte, au bénéfice d’intérêts concentrés. Si la colonisation politique a pris fin, les structures économiques, elles, n’ont pas disparu : elles se sont transformées.

Aujourd’hui, les circuits d’importation, la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et la concentration des acteurs économiques témoignent de la persistance de ces logiques. La domination ne s’exerce plus par la contrainte directe, mais par la structuration même du marché. Dans ce contexte, la concentration du pouvoir économique apparaît moins comme une simple réussite entrepreneuriale que comme l’une des expressions contemporaines d’un ordre économique hérité.

La question qui se pose n’est donc pas uniquement juridique. Elle est politique. Jusqu’où peut-on accepter que des territoires restent durablement organisés autour de structures économiques produisant des inégalités massives ? Et, plus fondamentalement, que vaut l’égalité juridique lorsqu’elle ne se traduit pas par une égalité réelle dans les conditions de vie 


De l’héritage colonial à la puissance économique : l’ascension du groupe Hayot


Le Groupe Bernard Hayot (GBH) a été fondé en 1960 par Bernard Hayot, né le 18 octobre 1934 en Martinique. Celui-ci est issu d’une famille dite « békée », appartenant à un groupe social historiquement constitué des descendants des colons européens installés aux Antilles françaises à partir du XVIIe siècle. La prospérité initiale de ces familles s’est construite dans le cadre de l’économie de plantation, fondée sur la production sucrière et reposant sur l’exploitation du travail servile. Cette filiation historique, régulièrement évoquée dans les analyses médiatiques, fait également l’objet de critiques dans certains discours syndicaux et militants, en raison des inégalités structurelles auxquelles elle est associée.


Dans cette perspective, le développement du groupe ne peut être dissocié des structures économiques héritées de la période coloniale. L’accumulation de capital issue du système esclavagiste s’est en effet trouvée consolidée, au XIXe siècle, par les indemnisations versées par l’État aux anciens propriétaires d’esclaves à la suite de l’abolition. Ces mécanismes ont contribué à constituer des bases économiques durables, permettant à certaines familles de maintenir, voire de renforcer, leur position dans les économies locales.


À l’origine, le groupe développe ses activités dans le secteur de l’élevage avicole, notamment à travers la société « Poulets Bamy ». Il engage rapidement une stratégie de diversification sectorielle et d’expansion géographique. Dès le milieu des années 1960, le groupe investit dans des activités variées telles que le rechapage de pneus (1965), le commerce de gros (1967) ainsi que le secteur du bâtiment et des travaux publics. Parallèlement, il étend son implantation territoriale, notamment en Guadeloupe à partir de 1968.


À partir des années 1980, le groupe s’oriente vers des secteurs structurants de l’économie locale. Il intègre ainsi la grande distribution avec l’ouverture d’un magasin sous enseigne Monoprix en Martinique en 1981, puis se positionne sur le marché de la distribution automobile, notamment à travers la concession Renault en Martinique à partir de 1988.


En 1986, Bernard Hayot procède à l’acquisition de l’Habitation Clément, ancienne plantation sucrière reconvertie dans la production de rhum. Par la suite, le lieu est valorisé à travers des initiatives culturelles, avec notamment l’installation, en 2007, d’un centre dédié à l’art contemporain, participant à son inscription dans une dynamique de tourisme culturel.


Plus récemment, le groupe a poursuivi une stratégie de croissance externe. En 2019, il acquiert une partie des activités du groupe Casino dans l’océan Indien, notamment la filiale Vindémia, pour un montant de 219 millions d’euros, renforçant ainsi sa présence dans la grande distribution à l’échelle régionale. Cette opération s’accompagne d’engagements de cession partielle d’actifs afin de répondre aux exigences concurrentielles.


Le Groupe Bernard Hayot (GBH) s’impose aujourd’hui comme un acteur économique d’une ampleur exceptionnelle, notamment par une organisation reposant sur près de 300 sociétés. Le groupe compterait entre 17 000 et 19 000 salariés, ce qui en fait un employeur essentiel dans plusieurs territoires. Les performances financières du groupe confirment cette position dominante de fait. Avec un chiffre d’affaires supérieur à 5 milliards d’euros en 2024 et un résultat net oscillant entre 200 et 227 millions d’euros, GBH apparaît en mesure de capter une part substantielle de la valeur économique produite dans des marchés déjà contraints. Dans des économies caractérisées par leur taille réduite et leur faible intensité concurrentielle, une telle concentration de richesse interroge nécessairement.


Au fil du temps, celui-ci s’est imposé comme l’un des conglomérats privés les plus puissants des territoires ultramarins, étant présent, selon l’expression de Maxime Mazouth-Laurol, membre de l’Observatoire Terre-Monde, « dans toute la chaîne de valeur, du port à l’étal ». Cette intégration verticale, allant de l’importation jusqu’à l’exportation, lui confère une maîtrise particulièrement étendue des circuits économiques, rendant particulièrement difficile l’accès au marché pour de nouveaux entrants et limitant, en pratique, l’intensité du jeu concurrentiel.


Cette situation peut également être appréhendée à travers une lecture plus critique: de nombreux travaux soulignent en effet que les économies ultramarines restent marquées par des formes de dépendance héritées de l’histoire coloniale, aujourd’hui réactualisées dans des logiques économiques contemporaines. Comme le rappelle Jean-François Hoarau, professeur d’économie, dans une tribune parue dans Le Monde, la colonisation française a laissé « une empreinte durable » ainsi que « des séquelles profondes » dans ces territoires.


Un groupe au contrôle des économies ultramarines  


Selon Christophe Girardier, président du cabinet Bolonyocte Consulting, auteur de plusieurs études sur l’économie des Outre-mer, le groupe Hayot, influent dans les secteurs de la grande distribution, l’automobile, la production de bananes et de rhum ou encore dans l’industrie agroalimentaire : « [...] est présent à peu près partout ». A La Réunion, GBH capterait près de 45 % des dépenses de consommation courante: « Sur 100 euros dépensés, quasiment la moitié va dans la même poche ».


En 2009, dans son avis n° 09-A-45, l’Autorité de la concurrence avait déjà indiqué que les écarts de prix entre la métropole et les DROM découlent, pour une certaine mesure, “des particularités géographiques et économiques de ces territoires, [...], de l’étroitesse, de l’isolement, de la dépendance à la métropole”. Il était également relevé que l’étroitesse des marchés locaux empêchait le plus souvent “les entreprises locales d’atteindre une taille optimale de production et de réaliser des économies d’échelle”, ce qui affectait leur compétitivité et les prix des produits de grande consommation.


En 2022, l’écart de prix en Guadeloupe atteint environ 15,8 % par rapport à la France métropolitaine, ce qui signifie que les consommateurs guadeloupéens paient en moyenne près de 16 % plus cher pour des biens comparables


Ces écarts de prix prennent une dimension encore plus préoccupante lorsqu’ils sont mis en perspective avec la situation sociale des territoires ultramarins. La dernière étude de l’Insee, publiée en juillet 2022 en partenariat avec la DGOM, souligne que la grande pauvreté est cinq à quinze fois plus fréquente dans les DROM qu’en France hexagonale. Plus encore, alors que les départements d’outre-mer ne représentent qu’environ 3 % de la population française, ils concentrent à eux seuls près de 24 % des personnes en situation de grande pauvreté.


Dans ce contexte, la vie chère ne saurait être appréhendée comme une simple question économique. Elle aggrave des situations sociales déjà profondément dégradées, en faisant peser une contrainte supplémentaire sur des populations structurellement plus vulnérables. Dès lors, les écarts de prix ne traduisent pas seulement un déséquilibre de marché : ils participent à la reproduction d’inégalités sociales particulièrement marquées dans les territoires ultramarins.


Source: Pierrot Dupuy, Zinfos974, Le groupe Bernard Hayot, une pieuvre qui a fait main basse sur La Réunion


À La Réunion, le groupe est présent simultanément dans des secteurs clés de la vie quotidienne: grande distribution, automobile, restauration ou encore bricolage. Cette position est particulièrement visible dans la grande distribution. Avant certaines opérations de concentration, GBH détenait environ 17 % de parts de marché, pour un chiffre d’affaires de 360 millions d’euros et un bénéfice estimé à 14,4 millions d’euros. Après rachat, la part de marché aurait atteint 40,2 %, avec un chiffre d’affaires avoisinant 750 millions d’euros et un bénéfice de l’ordre de 34 millions d’euros, confirmant le rôle central de ce secteur dans la stratégie du groupe.


L’emprise est encore plus marquée dans la branche automobile, véritable pilier de rentabilité. GBH y détiendrait environ 50 % de parts de marché dans la vente de véhicules, pour un chiffre d’affaires proche de 460 millions d’euros et un bénéfice estimé à 28,75 millions d’euros, ainsi que jusqu’à 80 % dans le secteur des poids lourds, avec environ 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. Au total, la branche automobile générerait environ 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires pour près de 40 millions d’euros de bénéfices, en faisant le secteur le plus rentable du groupe.


Pourtant, en droit positif, l’article L.420-2 du code de Commerce et l’article 102 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne prohibent « l’exploitation abusive […] d’une position dominante sur le marché ». Autrement dit, le droit n’interdit pas la concentration économique en tant que telle : il ne sanctionne que ses dérives caractérisées. Ainsi, dans le cas des économies ultramarines et en présence d’acteurs fortement intégrés et occupant des positions centrales comme GBH, la domination économique peut s’installer durablement sans nécessairement constituer, en elle-même, une infraction. En l’absence de pratiques abusives juridiquement qualifiables (prix excessifs, pratiques d’éviction) ou d’ententes avérées, le droit de la concurrence se trouve ainsi limité dans sa capacité d’intervention, malgré des effets économiques et sociaux significatifs


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